12.08.2017, 00:01  

Le feu follet nucléaire nord-coréen

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 12.08.2017, 00:01   Le feu follet nucléaire nord-coréen

Par thierry jacolet

Kim Jong-un joue une nouvelle fois avec le feu nucléaire. En pleine escalade dans la rhétorique belliciste, le chef d’Etat nord-coréen menace le président américain Donald Trump de lui faire une démonstration de ses talents d’artificier de l’atome sur le territoire américain. Du pipeau? Pas vraiment. La menace nord-coréenne se mesure en termes de capacité et d’intentions. Et...

Kim Jong-un joue une nouvelle fois avec le feu nucléaire. En pleine escalade dans la rhétorique belliciste, le chef d’Etat nord-coréen menace le président américain Donald Trump de lui faire une démonstration de ses talents d’artificier de l’atome sur le territoire américain. Du pipeau? Pas vraiment. La menace nord-coréenne se mesure en termes de capacité et d’intentions. Et de ce point de vue-là, Donald Trump et ses alliés dans la région ont toutes les raisons d’être sur les dents. Explications.

La Corée du Nord s’est constitué, depuis les années 1960, un arsenal avoisinant le millier de missiles balistiques. D’une portée de quelques centaines à plus de 10 000 kilomètres, ces armes ressemblent à des fusées dont la tête renferme une ogive.

Les missiles de courte portée comme les bons vieux Scud (500 km de portée) ou les KN02 (150 km) sont les plus nombreux. «Cet arsenal est aussi composé de missiles à moyenne portée de type Nodong, capables d’atteindre les alliés américains comme la Corée du Sud et ses bases américaines, ainsi qu’une grande partie du territoire japonais», précise David Albright, physicien et président de l’Institut pour la science et la sécurité internationale (Isis), à Washington. L’île de Guam, le territoire américain le plus proche des sites de lancement nord-coréens (3300 km), est atteignable par un missile comme le Hwasong-12, qui peut parcourir près de 4500 kilomètres. Le nombre de ces missiles à moyenne portée et à portée intermédiaire est évalué à plusieurs dizaines d’unités.

C’est l’arme de tous les dangers. Baptisé Hwasong-14, il a été utilisé pour le premier test nord-coréen de missile balistique intercontinental le 4 juillet dernier. Même si le missile n’a parcouru que 950 kilomètres avant de s’abîmer en mer, les informations liées au tir lui donnent une portée d’un peu plus de 10 000 kilomètres.

Autrement dit, il pourrait théoriquement atteindre des villes majeures comme Los Angeles et Chicago. Pyongyang ne disposerait pour l’heure que de quelques missiles intercontinentaux.

Atteindre le continent américain avec un missile est une chose, y faire exploser une bombe nucléaire en est une autre. La Corée du Nord n’a pas encore les moyens de ses ambitions. «Leur graal de la dissuasion est de disposer d’un missile balistique intercontinental équipé d’une tête nucléaire opérationnelle», relève Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), à Paris, et enseignant à Sciences Po.

Encore faut-il que les ingénieurs nord-coréens soient capables de miniaturiser une arme nucléaire afin qu’elle puisse tenir dans une ogive montée dans la tête d’un missile balistique. Pyongyang prétend y être parvenu, ce que confirment certains experts américains. Le régime communiste en aurait donné la preuve lors du cinquième et dernier essai nucléaire de septembre 2016.

«Il n’y a pas encore de consensus, au sein de la communauté du renseignement, pour savoir si le régime dispose de cette technologie afin de pouvoir frapper nucléairement Los Angeles ou Washington», relativise le chercheur français. Et même si elle peut le faire pour des missiles à moyenne portée, Antoine Bondaz doute des aptitudes des Nord-Coréens à équiper un missile intercontinental. «En raison des conditions de vitesse, de chaleur ou encore de vibrations, il est bien plus compliqué de placer une ogive nucléaire dans un tel missile», observe le chercheur français.

Question de temps, car la maîtrise de cette technologie est une priorité pour le régime. «Cela pourrait prendre quelques mois ou quelques années, mais ils y arriveront certainement», redoute Antoine Bondaz. «Par ses essais balistiques de juillet, le pays a déjà démontré qu’il maîtrisait les technologies associées à la motorisation et au fuselage d’un missile intercontinental».

En terme de technologie nucléaire, la Corée du Nord reste néanmoins plus proche du niveau de la Chine des années 1960 que de celui des Etats-Unis d’aujourd’hui. Si le pays compte déjà cinq essais atomiques à son «palmarès», «il ne fait par exemple pas de progrès sur les ogives nucléaires», affirme David Albright. «Ils n’en ont produit qu’entre 13 et 30 jusqu’en 2016», évalue-t-il. Selon cet ancien inspecteur en armement nucléaire des Nations unies, il pourrait y en avoir au mieux 60, à condition que le régime utilise un réacteur nucléaire à neutrons thermique à Yongbyon, où se trouve la principale installation nucléaire du pays. A titre de comparaison, les Etats-Unis peuvent compter sur 6800 ogives nucléaires, un peu moins que la Russie (7000). Les autres puissances nucléaires en disposent d’environ 80 à 300 chacune.

A travers ce bras de fer à distance, Kim Jong-un cherche à prouver aux Etats-Unis et au reste du monde la crédibilité de ses moyens de dissuasion. Mais il n’a pas intérêt à mettre ses menaces à exécution, à entendre David Albright. «Il est peu vraisemblable qu’il essaiera de tirer sur le territoire américain. Il n’en a pour l’instant pas les moyens et si un jour il le faisait, il le paierait très cher.»

Antoine Bondaz imagine le tableau: «Si la Corée du Nord attaque les Etats-Unis ou même la Corée du Sud, il y aurait une réponse immédiate de ces pays mais aussi peut-être du Japon. Kim Jong-un perdrait cette guerre tout en ayant infligé un coût humain inacceptable politiquement pour Washington.»

Avec le risque d’une guerre au minimum régionale et des conséquences désastreuses.

«Ces armes sont aussi des armes politiques»

Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un, en 2011, le programme nucléaire nord-coréen a subi une accélération sans précédent. Eclairages d’Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), à Paris, et enseignant à Sciences Po.

Pourquoi ce programme est-il crucial pour le régime?

Avec Kim Jong-un, le régime a radicalisé sa position, en inscrivant son statut de puissance nucléaire dans sa Constitution en 2012. Les armes nucléaires ne sont plus uniquement considérées comme des armes de dissuasion. Ce sont aussi des armes politiques qui consolident l’autorité de Kim Jong-un, renforcent le caractère héréditaire du régime car elles sont «l’héritage révolutionnaire» transmis par son père Kim Jong-il. Elles légitiment les sacrifices de la population et stimulent le moral de la nation, en présentant le pays comme une puissance technologique qui peut rivaliser avec les grandes puissances malgré des ressources limitées.

La Corée du Nord ne sera donc jamais disposée à se débarrasser de ses armes nucléaires...

Les perspectives de dénucléarisation sont faibles. Les armes nucléaires font pleinement partie de l’identité du régime. Pour y renoncer, le régime devrait nier la rationalité de ses anciennes politiques, ce qui mettrait en cause sa légitimité. Cependant, l’impasse actuelle s’explique tant par la détermination totale du régime que par l’incapacité des puissances régionales à empêcher le développement du programme.

Quels pays ont aidé le régime à développer l’arme nucléaire?

Officiellement aucun. La Corée du Nord a un rapport historique unique avec les armes nucléaires. Des dizaines de milliers de Coréens sont morts dans les bombardements américains au Japon en 1945. Le régime a fait face aux menaces de bombardements américains durant la guerre de Corée, puis au déploiement d’armes nucléaires en Corée du Sud jusqu’en 1991. Les Soviétiques et les Chinois ont refusé d’aider le régime. Quand on est une grande puissance, il vaut mieux que seul un petit nombre de pays possèdent l’arme atomique.

Comment ce programme a-t-il pris son essor?

Le programme a débuté dès les années 1950 et s’est accéléré dans les années 1990, avec l’effondrement de l’URSS, qui a renforcé l’isolement international du régime et accru la crainte d’une intervention américaine. Les recherches ont été aidées par des ingénieurs étrangers, dont le réseau clandestin de Khan, père du programme nucléaire pakistanais. Il y a eu une volonté politique sans faille de faire du programme nucléaire et balistique une priorité nationale aux dépens, notamment, du développement économique

armes atomiques

Frapper nucléairement les Etats-Unis? Kim Jong-un aura bientôt les moyens de ses ambitions.


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