15.11.2017, 00:01  

Innovation dans l’humanitaire

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Selon son président, le Thounois Peter Maurer, le Comité international de la Croix-Rouge doit affronter d’énormes défis à l’heure des guerres totales.

 15.11.2017, 00:01   Innovation dans l’humanitaire

Par Thierry Jacolet

L’innocence volée. La vidéo «Decision», qui met en scène la routine d’un enfant, dit tout du degré de barbarie des conflits qui dévastent la Syrie ou le Soudan du Sud. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), basé à Genève, veut encore une fois remuer les consciences avec la campagne qu’il vient de lancer.

Une vidéo choc peut en dire...

L’innocence volée. La vidéo «Decision», qui met en scène la routine d’un enfant, dit tout du degré de barbarie des conflits qui dévastent la Syrie ou le Soudan du Sud. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), basé à Genève, veut encore une fois remuer les consciences avec la campagne qu’il vient de lancer.

Une vidéo choc peut en dire autant que de longs discours. Mais comme on n’a pas encore trouvé le moyen de publier une vidéo dans la version papier, les lecteurs se contenteront du long discours. Mais pas n’importe lequel, celui de Peter Maurer, président du CICR, qui s’exprime sur les défis de l’organisation humanitaire à l’heure des guerres totales. Il sera président d’honneur, aujourd’hui, du Dies Academicus de l’Université de Fribourg.

Cette campagne, c’est un cri d’impuissance face aux violations des Conventions de Genève, qui dictent les règles de conduite en période de guerre?

Plutôt une volonté d’influencer et de faire prendre conscience aux Etats qu’il manque un réel engagement pour faire respecter le droit humanitaire. Le problème est qu’il n’y a pas d’ordre international contraignant qui serait accepté ou considéré comme légitime par les belligérants. La manière dont les Etats et les acteurs non étatiques utilisent les moyens militaires contre les civils nous préoccupe au plus haut point, à l’image des attaques contre les hôpitaux en Syrie. L’organisation a continuellement demandé des espaces sûrs, la protection des civils et des hôpitaux, la possibilité aux civils piégés de quitter les villes et d’avoir accès aux prisonniers. Nous faisons des progrès, mais souvent insuffisants à la lumière des défis.

Les atteintes au droit international humanitaire sont-elles devenues la norme?

Ce n’est heureusement pas le cas, mais il faut dire que l’addition de nouveaux facteurs dans les conflits donne une dynamique négative. Nous observons une fragmentation des acteurs qui sont moins identifiables, une perte des lignes de commandements des armées. Cela complique le respect du droit humanitaire. Les guerres ne sont plus réservées aux seules armées mais, de nos jours, à de nombreux groupes fragmentés qui exercent la violence.

Pour compliquer les choses, les armes ont rarement été aussi bon marché et autant accessibles. Autre nouveauté: l’urbanisation de la guerre. Les populations des villes sont très affectées par la violence. Et au niveau géopolitique, les multiples alliances fluctuantes entre acteurs de certaines régions sèment un peu plus la confusion. Les antagonismes politiques sont forts en Syrie et au Yémen.

La Syrie, pays de la guerre sans limites, c’est le cauchemar du CICR?

Bien sûr, la Syrie synthétise les nouveaux facteurs évoqués. Mais ce qui nous préoccupe, c‘est que les situations se ressemblent toujours plus dans beaucoup de pays. En Syrie, comme au Yémen, c’est politiquement compliqué et le conflit est de plus en plus internationalisé. La violence détruit les bases de l’Etat, que ce soit le système éducatif ou de Santé.

La présidence du Comité de la Croix-Rouge ouvre beaucoup de portes, comme celle du palais du président syrien Bachar al-Assad, au mois de mai dernier. Pouvez-vous influencer la position de certains acteurs?

Malgré l’agrandissement de notre surface opérationnelle sur le terrain et nos efforts diplomatiques, notre capacité d’infléchir les positions reste insuffisante, par manque de volonté des acteurs clés. Nous ne pouvons pas dire pour autant que la défense du droit humanitaire et la diplomatie du CICR sont inefficaces. Nous sauvons des vies, aidons des populations... Nous devons toutefois recréer un espace humanitaire distinct de l’espace politique, pour pouvoir agir plus librement. Nous remarquons qu’au moment où les belligérants sont à bout de souffle, comme dans certaines parties de la Syrie, il y a plus d’accès aux civils, car les gens ont en assez de la guerre. A nous d’utiliser ces espaces d’essoufflement, en continuant de dialoguer avec ceux qui contrôlent les territoires.

Les obligations humanitaires, un outil prometteur

A force d’être sollicité sur tous les terrains (86 pays avec plus 200 bureaux et 12 000 collaborateurs), le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a vu son budget quasiment doubler entre 2011 et 2017, passant de 1,1 milliard de francs suisses, en 2011, à plus de 1,8 milliard, en 2017.

Pour diversifier les sources de financement, l’organisation a décidé d’affiner son modèle économique. «La stratégie la plus simple est de demander de l’argent», explique Peter Maurer, président du CICR. «Nous avons élargi la base des donateurs. Nous mobilisons ainsi de nouvelles économies émergentes, comme le Mexique, pour qu’elles soient également des contributeurs. Les Chinois financent déjà certaines de nos actions en Syrie.»

L’institution a aussi innové dans le domaine financier. Le CICR vient de lancer les obligations à impact humanitaire (Humanitarian Impact Bond), dans le but de financer trois centres consacrés à la réadaptation du handicap physique en Afrique. Un outil financier innovant qui devrait permettre de lever plusieurs dizaines de millions de francs. A la clé, pour les investisseurs: un taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 7% par an... «Ces obligations humanitaire permettent de mobiliser de l’argent privé qui ne trouvait pas son chemin dans le secteur humanitaire», apprécie Peter Maurer. «L’idée est d’attirer des privés qui sont prêts à le dépenser contre une action humanitaire qu’ils peuvent mesurer. C’est un instrument de financement prometteur.»

L’homme à tout faire du CICR

«Nous invitons au Dies Academicus des personnalités qui ont un message à partager avec la communauté universitaire, comme Peter Maurer. Il s’engage beaucoup sur le terrain et prend position de manière claire contre la violation des droits humains.» Astrid Epiney, rectrice de l’Université de Fribourg, n’a pas attendu la cérémonie pour rendre hommage au président d’honneur du jour, Peter Maurer.

Le président du CICR est un habitué des estrades et des protocoles en tous genres. Ce Thounois âgé de 61 ans a fait ses armes dans la diplomatie helvétique depuis 1987: secrétaire suisse aux Affaires étrangères (DFAE) et chef de la Mission suisse auprès des Nations unies, à New York. Après s’être élevé dans les strates diplomatiques, il est redescendu sur le terrain quand il a repris, en juillet 2012, la tête du CICR. «Le président du CICR doit se confronter aux réalités, car il est aussi le traducteur au niveau politique et diplomatique de ce qui se passe dans les zones de conflit», estime Peter Maurer. «Les ministres que je rencontre n’ont pas accès au terrain comme moi.»

Avant l’été, le président a pris la température en Birmanie, au Yémen, au Soudan du Sud. «Dans toutes les situations où je me trouve, je suis à chaque fois impressionné par ce que mes collègues réalisent», glisse-t-il. Les visites lui donnent des raisons d’espérer. «On parle souvent des problèmes, mais quand je voyage sur le terrain, je constate que les Conventions de Genève sont aussi respectées. Dernièrement, au Soudan du Sud, il y avait des endroits où des cliniques du CICR, au milieu des combats, ont été épargnées. Beaucoup de belligérants veulent respecter le droit humanitaire.»

Communication, recherche de fonds...

Sur le théâtre des conflits, Peter Maurer est un acteur à multiple casquette. Il se sent autant porte-parole du CICR que des victimes de crises et de «conflits oubliés». «Mon rôle premier est d’être le représentant, le ministre des Affaires étrangères de l’organisation», précise-t-il. Diplomatie humanitaire, communication, mais aussi recherche de fonds et gouvernance de l’institution: beaucoup de domaines d’expertise pour un seul homme.

«Praticien et diplomate»

Le CICR est souvent pris pour cible par les belligérants. Un chauffeur a été tué en République centrafricaine, début novembre. Comment trouver un équilibre entre l’aide et la sécurité des humanitaires?

Nous sommes convaincus que la meilleure sécurité, pour nos collaborateurs, est de parler à tous les acteurs sur le terrain. L’espace humanitaire doit rester un espace de consensus, non imposé par les majorités politiques ou les pouvoirs. Il nous faut de bons négociateurs sur les lignes de front, avec, pour slogan, l’action neutre et impartiale. Négocier l’accès aux populations et la sécurité pour nos employés est la clé.

L’humanitaire est avant tout un diplomate?

L’humanitaire est devenu praticien et diplomate. Il doit avoir la capacité de dialoguer avec tous les acteurs, de négocier l’accès aux populations. Il doit aussi être un manager, car il gère des missions de plus en plus nombreuses et complexes. C’est peut-être notre grand défi. Cela nécessite des gens bien formés, habitués à la multidisciplinarité. C’est pourquoi nous faisons d’énormes efforts pour être plus professionnels, plus lucides dans la lecture du terrain, en utilisant notamment les nouvelles technologies.

De quelle manière?

Nous travaillons de plus en plus étroitement avec des instituts universitaires. Avec l’EPFL, nous avons fait des études sur l’utilisation des big datas dans l’action humanitaire. Ces partenariats et les interactions avec l’université et la recherche deviennent un élément important de l’action humanitaire. Nous devons comprendre le terrain sur lequel nous travaillons. L’analyse de big datas nous permet, par exemple, de mieux saisir où des populations se sont déplacées et quels sont leurs besoins en eau et en nourriture. Il y a toute une innovation humanitaire qui s’offre à nous, à condition de continuer de trouver de nouveaux partenariats de coopération avec les universités et le secteur privé.

Humanitaire

Le Comité international de la Croix-Rouge adapte son engagement à la complexité et à la violence des conflits. Pour son président, Peter Maurer, son avenir passe par l’innovation et les nouvelles technologies.


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