14.11.2017, 00:01  

Vieilles recettes, nouveaux médocs

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Le domaine de l’immunologie est très prometteur et pourrait se révéler une alternative aux antibiotiques.

 14.11.2017, 00:01   Vieilles recettes, nouveaux médocs

Par Rachel Richterich

Des dizaines d’erlenmeyers dansent innocemment dans l’agitateur, en rythme saccadé. Chacune de ces petites fioles coniques contient une bactérie dont certaines souches peuvent ravager notre organisme: l’escherichia coli, abrégée E.Coli.

Pourtant, c’est pour lutter contre des infections que l’entreprise biotechnologique genevoise OM Pharma les cultive. «C’est le principe des médicaments biologiques», explique son directeur, Julien Storaï. Autrement dit, un produit...

Des dizaines d’erlenmeyers dansent innocemment dans l’agitateur, en rythme saccadé. Chacune de ces petites fioles coniques contient une bactérie dont certaines souches peuvent ravager notre organisme: l’escherichia coli, abrégée E.Coli.

Pourtant, c’est pour lutter contre des infections que l’entreprise biotechnologique genevoise OM Pharma les cultive. «C’est le principe des médicaments biologiques», explique son directeur, Julien Storaï. Autrement dit, un produit thérapeutique issu de cellules présentes dans notre corps, contrairement à des molécules de synthèse, obtenues par la chimie.

On pourrait se dire qu’à première vue, il n’y a rien de neuf: les quatre traitements que fabrique cette filiale de Vifor Pharma (ex-Galenica) ont tous entre 30 et presque 60 ans d’existence, et aucun nouveau lancement n’est prévu.

Potentiel à explorer

Or, c’est dans le domaine très prometteur de l’immunologie, concentrant aujourd’hui toutes les attentions (lire ci-dessous), que le laboratoire genevois veut positionner deux de ses produits. Mieux: il les voit comme de possibles alternatives aux antibiotiques.

Il s’agit du Broncho-Vaxom, utilisé depuis 38 ans pour soigner les voies respiratoires, et de l’Uro-Vaxom, prescrit depuis 30 ans contre les infections urinaires, principalement distribués dans les pays émergents, la Chine et la Russie notamment. «Les progrès réalisés ces dernières années en immunologie nous aident à mieux comprendre leur fonctionnement», relève Julien Storaï. Tous deux ont des vertus préventives efficaces», souligne-t-il, études internationales à l’appui. Grâce à des mélanges de bactéries désactivées, ils stimulent le système immunitaire inné, celui qui donne l’alarme en cas d’agression.

Pour expliquer cette approche, Fabio Martinon, professeur associé à la faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, dresse un parallèle avec les vaccins: «On cherche à utiliser le système immunitaire pour combattre la maladie, en injectant un cocktail de pathogènes désactivés. A la différence que, contrairement aux vaccins, qui parviennent à cibler précisément des microbes infectieux comme des virus, ici, le but est d’augmenter la réponse immunitaire en général, pas forcément dirigée contre des bactéries ou des microbes spécifiques.»

Ces «leurres» sont préparés dans une salle dite blanche, car l’air y est filtré, et l’accès se fait à Travers des sas pour éviter le plus possible à des particules extérieures d’y pénétrer. C’est donc emmitouflés dans une combinaison plastifiée, parés de lunettes transparentes et de deux charlottes sur la tête, que nous suivons la directrice de production, Sandrine Bertrand.

Direction la salle de fermentation, où les fioles de bactéries poursuivent leur chemin. «Nous avons six cuves en inox, dans lesquelles les germes recevront tous les nutriments et l’oxygène nécessaires à leur prolifération», explique-t-elle. Ce juste avant qu’ils ne finissent à l’abattoir, dans une grande cuve où ils seront tués, avant d’être lyophilisés et conditionnés sous forme de capsules. L’ensemble du processus – et c’est rare – se passe sur un même site, à Meyrin (GE).

Le traitement contre les infections respiratoires semble s’avérer efficace pour la prévention de l’asthme, indique Julien Storaï. Des essais sur un millier d’enfants sont prévus aux Etats-Unis, et les résultats finaux sont attendus pour 2022. Quant au traitement contre les infections urinaires, «il apparaît qu’il prévient les rechutes dans le cas de cystites récurrentes et évite ainsi, comme c’est le cas encore très souvent pour ces infections, la prise d’antibiotiques».

Piste prioritaire

«C’est une piste d’autant plus intéressante que la lutte contre la résistance aux antibiotiques est une des priorités de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)», relève Lorenzio Biasio, analyste spécialisé dans le secteur de la santé chez Credit Suisse. Et la perspective pour l’entreprise tient tout à fait la route, selon Fabio Martinon. «En cas d’infection, il faut des antibiotiques. Mais en amont, on peut faire de la prévention. Et si l’on parvient à diminuer les infections, on diminue de facto l’utilisation d’antibiotiques.»

Dans ce contexte, «les anti-infectieux suscitent toujours plus l’intérêt des grands groupes pharmaceutiques, via lesquels de petites structures comme OM Pharma vendent leurs produits», relève Lorenzio Biasio. Il cite notamment le cas de la biotech Basilea, qui a récemment conclu un accord pour un de ses traitements avec l’Américain Pfizer, pouvant lui rapporter jusqu’à 427 millions de dollars.

Effets secondaires évités

Fabio Martinon relève encore que l’ancienneté des produits d’OM Pharma est un atout. «Des études cliniques ont montré leur efficacité, d’autres qu’ils sont sans effets. Mais quoi qu’il en soit, ils n’ont révélé au cours de ces années que très peu d’effets secondaires», ce qui semble indiquer que ces préparations limitent les dangers que peut représenter dans certains cas une suractivation du système immunitaire.

Les petites pastilles qui défilent sur l’emballeuse dernier cri pourraient ainsi représenter un tournant pour l’entreprise. Elle va d’ores et déjà investir plusieurs millions d’ici à 2020 pour optimiser son site et augmenter ses capacités de production. La valse des fioles a laissé place au défilé des plaquettes de plastique, recouvertes d’aluminium, avant de finir dans des petites boîtes en carton, comme les cinq millions d’autres qui quittent l’usine chaque année.

Du haut de ses 80 ans, OM Pharma se positionne à la pointe de la recherche, misant sur le fait que c’est peut-être dans les vieilles recettes qu’on trouve les meilleures innovations.

Haro sur les antibiotiques

La résistance aux antibiotiques atteint des niveaux si élevés dans le monde que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait de la limitation de l’utilisation de ces médicaments l’une de ses priorités.

L’OMS consacre d’ailleurs toute cette semaine à une campagne de sensibilisation mondiale à ce problème. La résistance, c’est ce qui se produit quand les bactéries mutent et évoluent, de sorte que les armes qui les attaquent ne soient plus capables de les détruire.

Nombreuses victimes

Ce phénomène coûte la vie à 700 000 personnes par an dans le monde, dont 25 000 en Europe, selon les chiffres publiés vendredi dernier. Le traitement d’infections comme la pneumonie, la tuberculose ou la septicémie devient difficile, en raison de prescriptions superflues aux individus et leur utilisation dans les élevages de bétail destinés à la consommation.

L’agriculture et la médecine vétérinaire ont déjà fait des efforts: la quantité totale de substances antimicrobiennes a baissé de 45% depuis 2008. C’est ce qu’a indiqué, hier, l’Union suisse des paysans, qui appelle la médecine humaine à suivre le mouvement.

En Suisse, la consommation à l’hôpital est en hausse sur un an, mais dans la moyenne européenne selon les données publiées la semaine dernière par la Stratégie nationale antibiorésistance, menée par plusieurs offices fédéraux.

Des défenses à très haut potentiel

Immunologie, immunothérapie, de quoi s’agit-il? «Le principe, c’est d’utiliser le système immunitaire du patient pour combattre la maladie.» C’est ainsi que Fabio Martinon, professeur associé à la faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, explique ce champ d’investigation. En pleine expansion, il attire aujourd’hui les investissements des autorités publiques, comme du privé – les grands groupes pharmaceutiques rachètent à tour de bras de jeunes sociétés spécialisées. «La grande nouveauté tient dans l’immunomodulation, soit le fait que nous parvenons aujourd’hui à modifier les capacités des défenses de notre corps», poursuit le chercheur, dont les laboratoires se trouvent à Epalinges, sur un site qui abritait autrefois l’Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer, rattaché depuis 2008 à l’EPF. Car, si l’immunothérapie permet de combattre infections et allergies, ce sont bien les récentes avancées en matière de lutte contre les tumeurs qui ont mis cette approche sous le feu des projecteurs.

«Contrairement aux thérapies actuelles, ce sont des traitements sur mesure», indique Fabio Martinon. «Quand cela fonctionne, c’est spectaculaire, et le patient se retrouve quasi immunisé contre ce cancer. Mais ces traitements de choc peuvent entraîner une suractivation du système immunitaire, qui s’avère très dangereuse, les défenses pouvant se retourner contre soi.»

La recherche a donc encore du chemin à faire avant que ces traitements ne puissent être généralisés. Et la région lausannoise se profile comme un centre de compétences en oncologie, partagé entre l’Université de Lausanne, le Chuv et l’EPFL, avec un site spécialement dédié à l’immunologie au Centre des laboratoires d’Epalinges.

Pharma

La biotech OM Pharma joue son avenir sur l’immunologie, possible alternative aux antibiotiques. En pleine expansion, ce domaine et l’immunothérapie attirent les investisseurs.


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